Cet article paraît dans notre guide Perspectives du secteur de la défense – 2026, qui explore les grandes tendances au sein des secteurs canadiens de l’aérospatiale et de la défense. Lisez notre analyse et téléchargez notre guide ici.

Le 17 février 2026, le premier ministre Mark Carney a annoncé la Stratégie industrielle de défense du Canada (la « stratégie »), un cadre d’orientation fondamental qui englobe la défense nationale, la sécurité économique et la croissance industrielle du Canada. La stratégie repose sur le point de vue du gouvernement selon lequel la souveraineté, la capacité d’intervention militaire et la prospérité économique à long terme du pays dépendent de l’existence de solides assises technologiques et industrielles en ce qui a trait à la défense nationale.

L’idée selon laquelle la capacité de défense et la vigueur économique se renforcent mutuellement est au cœur de la stratégie[1]. L’investissement pour la défense est non seulement considéré comme essentiel pour équiper et soutenir les Forces armées canadiennes (FAC), mais aussi comme un catalyseur de productivité, d’innovation, de création d’emplois à forte valeur et de résilience de la chaîne d’approvisionnement. Dans ce contexte, l’approvisionnement en matière de défense est envisagé comme un signal de demande à long terme envoyé au secteur plutôt que comme une série d’investissements distincts.

La stratégie définit les cibles précises que le gouvernement compte atteindre au cours des dix prochaines années, notamment :

  • augmenter le taux de disponibilité de la flotte maritime à 75 %, celui de la flotte terrestre à 80 % et celui de la flotte aérospatiale à 85 %;
  • porter à 70 % la part des acquisitions de matériel de défense attribuées à des entreprises canadiennes;
  • augmenter de 85 % les investissements du gouvernement dans la recherche et le développement liés à la défense;
  • augmenter de plus de 240 % les revenus du secteur canadien de la défense;
  • accroître de plus de 5,1 milliards de dollars par année les revenus tirés du secteur de la défense pour les petites et moyennes entreprises canadiennes;
  • augmenter de 50 % les exportations dans le secteur de la défense du Canada;
  • créer 125 000 nouveaux emplois de grande qualité dans l’ensemble de l’économie canadienne.

Pour y parvenir, le gouvernement prévoit des investissements de 180 milliards de dollars dans l’approvisionnement en matière de défense, des investissements d’environ 290 milliards de dollars dans l’infrastructure de défense et des retombées économiques en aval de 125 milliards de dollars d’ici 2035, soit un total de plus de 500 milliards de dollars injectés dans l’économie canadienne.

Pour atteindre ces cibles, la stratégie s’articule autour de cinq principaux piliers :

  • Pilier I – Renouvellement de nos relations avec l'industrie
  • Pilier II – Approvisionnement stratégique : Agence d’investissement pour la défense et un nouveau cadre construirecollaboreracheter
  • Pilier III – Investissement ciblé pour renforcer un secteur canadien de la défense novateur
  • Pilier IV – Sécurisation des chaînes d’approvisionnement pour les intrants et les biens clés
  • Pilier V – Collaboration avec les principaux partenaires nationaux, y compris dans le Nord et l’Arctique du Canada

Pilier I: Renouvellement de nos relations avec l’industrie

En ce qui concerne ce pilier, le gouvernement s’engage à changer fondamentalement son mode de travail avec les entreprises canadiennes du secteur de la défense[2]. Le secteur est perçu comme un partenaire à long terme dans le renforcement et le maintien des Forces armées canadiennes, plutôt qu’un fournisseur dans le cadre de transactions, répondant à des demandes d’approvisionnement données en matière de défense. La stratégie reconnaît que les approches passées en matière d’approvisionnement ont créé de l’incertitude, découragé les investissements et limité la capacité des sociétés canadiennes à prendre de l’expansion.

Le gouvernement indique son intention d’envoyer des signaux plus clairs et prévisibles concernant la demande, de faire appel au secteur plus tôt et de réduire le fardeau réglementaire, surtout pour les petites et moyennes entreprises. Ce pilier est étroitement lié à la création de nouvelles institutions et de mécanismes de communication visant à instaurer un dialogue normalisé continu entre le gouvernement et l’industrie.

Engagements principaux prévus à la stratégie :

  • Mettre sur pied un forum consultatif permanent sur la défense, dirigé par l’Agence de l’investissement pour la défense, afin de favoriser des échanges structurés et réguliers avec l’industrie.
  • Accélérer les processus d’attestation de sécurité et d’accréditation des installations à compter de 2026.
  • Améliorer la transparence et la prévisibilité en matière d’approvisionnement en défense.
  • Positionner l’Agence de l’investissement pour la défense en tant qu’interlocuteur principal pour aider le secteur à mieux comprendre les questions liées à l’approvisionnement, au financement de l’innovation et aux programmes de retombées industrielles.

Pilier II: Approvisionnement stratégique au moyen d’un nouveau cadre construire–collaborer–acheter

Ce pilier instaure le changement le plus important en matière de politique d’approvisionnement en défense en désignant officiellement le cadre construirecollaboreracheter en tant que cadre de gouvernance s’appliquant à toutes les acquisitions futures en matière de défense[3]. Selon cette approche, le Canada privilégiera la construction au pays en misant sur les secteurs déjà bien développés et renforcés ou sur les capacités jugées essentielles à la préservation de la souveraineté du Canada, en accordant la priorité aux sociétés, à la fabrication et à la propriété intellectuelle (PI) canadiennes.

Lorsqu’il ne dispose pas des capacités nécessaires au pays ou si la collaborer avec des tiers constitue un avantage stratégique, le Canada établira des partenariats avec des alliés de confiance sous forme d’ententes de co-développement, de production conjointe ou de soutien mutuel. Ce n’est que s’il est impossible pour le Canada de construire au pays ou de conclure un partenariat avec un allié, qu’il fera des acquisitions auprès de ce dernier, et si c’est le cas, ce sera sous réserve de conditions visant à assurer un réinvestissement au Canada, une capacité de soutien logistique à long terme et un contrôle souverain sur l’exploitation des biens et des technologies importantes.

Engagements principaux prévus à la stratégie :

  • Appliquer le cadre construirecollaboreracheter à toutes les acquisitions futures en matière de défense.
  • Adopter en 2026 une loi visant à établir l’Agence de l’investissement pour la défense en tant qu’entité autonome jouissant d’une plus grande autorité en matière d’approvisionnement.
  • Porter à 70 % la part des acquisitions de matériel de défense attribuées à des entreprises canadiennes d’ici 10 ans.
  • Procéder à une refonte de la Politique des retombées industrielles et technologiques (RIT) au début de 2026 afin d’aligner les crédits sur la capacité souveraine, l’innovation, les exportations, et le perfectionnement de la main-d’œuvre[4].
  • Établir un cadre d’ici l’été 2026 en vue de l’identification et de l’intégration de certaines entreprises canadiennes de défense en tant que partenaires stratégiques du secteur industriel.
  • Tenir compte de considérations relatives à la sécurité nationale et à la capacité souveraine afin de prioriser les fournisseurs canadiens s’il y a lieu.

Pilier III : Investissement ciblé pour renforcer un secteur canadien de la défense novateur

Ce pilier reflète l’opinion du gouvernement selon laquelle la capacité de défense future du pays sera déterminée par l’innovation dans des domaines donnés : l’intelligence artificielle, la cybersécurité, les technologies quantiques, l’espace, les systèmes sans équipage et la fabrication de matériaux de pointe[5]. La stratégie souligne la nécessité de mieux adapter l’écosystème canadien de recherche en fonction des priorités en matière de défense et d’accélérer le passage de la recherche au déploiement.

La commercialisation, la mise à niveau, le développement et la capacité d’exportation sont les principaux enjeux du gouvernement. La stratégie considère aussi la propriété intellectuelle comme un atout stratégique, affichant une nette préférence pour tout ce qui est proprement canadien et l’accès souverain à la propriété intellectuelle en matière de défense.

Engagements principaux prévus à la stratégie :

  • Mettre en place le Bureau de recherche, d’ingénierie et de leadership avancés en matière d’innovation et de science (BOREALIS) pour coordonner la recherche en défense et accélérer l’innovation dans les technologies de pointe.
  • Créer un centre d’innovation sur les drones au début de 2026 au Conseil national de recherche.
  • Lancer une plateforme de défense de 4 milliards de dollars à la Banque de développement du Canada afin d’améliorer l’accès aux capitaux pour les sociétés du secteur de la défense.
  • Fournir du financement ciblé pour soutenir le développement et la commercialisation des technologies de défense et à double usage.
  • Mettre sur pied une équipe spécialisée chargée de promouvoir les exportations en matière de défense et accroître le soutien offert par les délégués commerciaux au Royaume-Uni et dans les principaux marchés européens.
  • Accorder la priorité à la propriété, à la protection et à l’accès souverain au Canada en matière de PI se rapportant à la défense dans les structures d’approvisionnement et de partenariat.

Pilier IV : Sécurisation des chaînes d’approvisionnement pour les intrants et les biens clés

Ce pilier fait de la résilience de la chaîne d'approvisionnement un impératif de sécurité nationale[6]. La stratégie souligne les risques que représentent les perturbations mondiales en matière d’approvisionnement et la dépendance vis-à-vis de l’étranger pour des matériaux, composants ou intrants énergétiques essentiels et vise à reconstruire la capacité de production au pays dans des domaines prioritaires. La disponibilité de la main-d’œuvre est aussi abordée en tant que problème de la chaîne d'approvisionnement, et des liens explicites sont établis entre croissance industrielle, perfectionnement des compétences et mobilité de la main-d’œuvre.

Engagements principaux prévus à la stratégie :

  • Lancer le programme Résilience de l’industrie canadienne de la défense en 2026.
  • Mettre en place une capacité nationale de production de nitrocellulose, un matériau critique utilisé dans la fabrication de munitions.
  • Accroître la capacité de production au pays pour les entreprises canadiennes du secteur de la défense.
  • Accélérer le développement des chaînes d'approvisionnement canadiennes en fonction des exigences de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et des pays alliés.
  • Soutenir l’élaboration de projets portant sur les minéraux critiques pour la défense.
  • Maintenir et renforcer les cadres de contrôle des investissements et des exportations afin de protéger les technologies sensibles.
  • Lancer un Programme canadien de compétences en matière de défense, afin d’élargir le bassin de talents dans le secteur de la défense et de répondre aux besoins urgents en matière de compétences.

Pilier V: Collaboration avec les principaux partenaires nationaux, y compris dans le Nord et l’Arctique du Canada

Le dernier pilier souligne le fait que la croissance industrielle du secteur de la défense nécessite une approche qui tient compte de l’ensemble du pays. La stratégie vise à assurer une coordination plus étroite entre les provinces, les territoires et les détenteurs de droits autochtones afin de mettre en adéquation l’infrastructure, le perfectionnement de la main-d’œuvre et les investissements industriels. Une grande importance est accordée au Nord canadien et à l’Arctique, où les investissements en défense sont considérés à la fois comme une nécessité en matière de sécurité et des occasions de développement économique, en particulier dans l’infrastructure à double usage[7].

Cette collaboration s’inscrit dans l’atteinte des objectifs établis dans la Politique étrangère du Canada pour l’Arctique, publiée en décembre 2024, tel que nous l’indiquons dans nos Prévisions pour le secteur de la défense 2025 (en anglais).

Engagements principaux prévus à la stratégie :

  • Travailler avec les provinces et les territoires pour harmoniser les priorités en matière d’infrastructure de défense et de développement industriel.
  • Permettre aux détenteurs de droits autochtones de saisir les occasions économiques liées à la défense.
  • Étendre l’infrastructure à double usage, y compris les carrefours de soutien opérationnel du Nord, afin de renforcer les réseaux de logistique et la souveraineté dans l’Arctique.
  • Coordonner les efforts nationaux visant les minéraux critiques, le développement technologique et l’investissement industriel.

Perspectives

Marquant un tournant stratégique décisif, la stratégie industrielle de défense du Canada est passée du stade d’intention à celui d’exécution opérationnelle. Tel qu’énoncé par le gouvernement, l’objectif est de centraliser davantage les décisions en matière d’approvisionnement et d’investissement liées à la défense, et de le faire de manière plus délibérée, plus rapide et plus conforme aux objectifs industriels à long terme. Le renforcement des capacités du pays, le contrôle souverain sur les technologies essentielles, la résilience de la chaîne d'approvisionnement et l’état de préparation de la main-d’œuvre devraient jouer un rôle encore plus important dans la façon dont les contrats d’approvisionnement sont conçus, évalués et accordés.

Pour les sociétés des secteurs de la défense, de l’aérospatiale et des technologies à double usage, cette stratégie constitue une feuille de route précieuse : elle indique comment renforcer leurs relations avec le gouvernement. En effet, les sociétés qui visent les capacités de construction au Canada seront les mieux placées pour en bénéficier. Les entreprises capables d’orienter leurs stratégies en matière d’investissement, de gouvernance et de croissance selon ces priorités seront celles qui pourrons profiter d’occasions d’affaires à mesure que les engagements dans le cadre de la stratégie se concrétiseront dans les dix prochaines années.



[4] Pour en savoir plus à ce sujet, il est suggéré de lire l’article « Politique des retombées industrielles et technologiques : Ce que les fournisseurs du secteur de la défense devraient surveiller » de J. Suri et P. Pilote.