En août 2025, une fusée à combustible liquide fabriquée par des étudiants de l’Université Concordia a décollé d’une rampe de lancement près de Mistissini, au Québec. Baptisée Starsailor, la fusée n’a pas atteint l’espace, mais elle a tout de même effectué un vol propulsé stable en plus de transmettre des données télémétriques en temps réel. Au Canada, c’était la première tentative de lancement d’un tel engin spatial en près de trois décennies, et le tout premier décollage d’une fusée de ce type conçue par des étudiants.

Ce qui a retenu l’attention des exploitants de satellite, des fournisseurs de services de lancement, des investisseurs et des agences spatiales, ce n’est pas tant l’altitude que la fusée Starsailor est parvenue ou non à atteindre, mais plutôt le fait que le Canada possède bel et bien les ressources techniques et humaines nécessaires pour réaliser de tels lancements. Toutefois, le pays est dépourvu d’un cadre réglementaire et commercial de l’espace capable de soutenir ces activités à grande échelle et cette lacune représente aujourd’hui une vraie faiblesse sur les plans stratégique, économique et opérationnel.

Établir une capacité souveraine de lancement est plus important que jamais

La dépendance du Canada à l’égard de fournisseurs étrangers de services de lancement spatiaux ne date pas d’hier, mais elle devient de plus en plus lourde de conséquence à l’heure où la demande de lancements s’accroît et que le contexte géopolitique évolue. Les exploitants commerciaux doivent composer avec une incertitude en raison du contrôle des exportations, de l’évolution des priorités nationales, de la saturation des centres de lancement et des changements de politiques des pays alliés.

Si le Canada acquérait une capacité nationale de lancement spatial, l’intérêt ne serait pas de le faire au détriment des partenariats internationaux, ce qui ne serait pas souhaitable. Ce serait plutôt de donner aux exploitants et aux partenaires de mission canadiens une plus grande certitude quant aux délais, aux autorisations d’exploitation et à la répartition des risques. Ce sont autant de facteurs qui déterminent de plus en plus la viabilité commerciale des projets, tout en guidant les décisions d’investissement.

D’un point de vue stratégique, les ramifications d’une capacité nationale de lancement sont assez évidentes, d’autant plus que le Canada est engagé dans d’importantes missions internationales, dont le bras robotique Canadarm3 et une astromobile utilitaire lunaire. Sans possibilité de jumeler cette participation à des services de lancement, le pays continuera à dépendre de fournisseurs externes pour la programmation et la mise en œuvre des missions. Dans un contexte où la redondance et la résilience sont essentielles, cette dépendance amoindrit la flexibilité et l’avantage stratégique du pays.

Enjeux économiques et commerciaux

C’est sur les infrastructures de lancements que reposent les écosystèmes spatiaux de plus grande envergure. Là où se déroulent des activités de lancement se trouvent généralement les acteurs des chaînes d’approvisionnement connexes dans différentes sphères : propulsion, avionique, logiciels, systèmes au sol, assurance et applications en aval. Sans capacité de lancement nationale, le Canada se prive des retombées économiques provenant de ses sphères, et dont profitent les pays étrangers.

Les récentes missions internationales illustrent bien cette dynamique. Certaines entreprises canadiennes continuent de fournir des technologies essentielles (logiciels de navigation, capteurs, systèmes robotiques), mais ce sont les fournisseurs étrangers qui profitent en grande partie des bénéfices financiers découlant des activités de lancement. En ayant une capacité nationale de lancement, le Canada pourrait aussi tirer son épingle du jeu et ainsi soutenir la croissance industrielle à long terme.

Pour les investisseurs et les assureurs, l’enjeu n’est pas de connaître les ambitions du Canada, mais la prévisibilité de ses marchés. Ces derniers peuvent se développer si les cadres réglementaires régissant les activités spatiales sont stables, si les voies d’accès aux autorisations sont bien balisées et si les politiques gouvernementales sont cohérentes. L’approche « au cas par cas » actuelle du Canada en matière d’autorisations de lancement rend difficile l’évaluation des risques ou la planification du déploiement des capitaux.

Lancement de la fusée Starsailor : des leçons à tirer

Le lancement de Starsailor a démontré que des activités de lancement complexes peuvent être réalisées en toute sécurité en sol canadien grâce à la mobilisation et au soutien des communautés locales. Ainsi, la participation de la Nation crie de Mistissini au projet illustre le potentiel des partenariats autochtones fondés sur le consentement, le partage des bénéfices et le développement économique régional.

Ce cas a aussi mis en évidence les limites de l’approche réglementaire actuelle au Canada. L’attribution des autorisations au cas par cas peut fonctionner quand il s’agit d’essais isolés, mais ce n’est pas une politique de lancement en soi. Sans système d’octroi d’autorisation prévisible, les exploitants, nouveaux et établis, demeurent dans une incertitude qui décourage les investissements ultérieurs.

Combler le vide réglementaire

Pour qu’il soit crédible, un cadre canadien de lancement spatial ne doit pas simplement faciliter de telles activités, il doit en être le catalyseur. À cette fin, il faut un système d’octroi d’autorisations moderne qui tienne compte des risques propres à chaque lancement.

Concrètement, un système à deux volets s’avérerait utile. Le premier s’appliquerait aux lancements expérimentaux et de développement, notamment pour les équipes d’étudiants et les démonstrateurs de technologies. Le deuxième se destinerait aux services commerciaux en orbite. La surveillance devra être modulée selon les risques, le but étant de favoriser l’innovation tout en assurant la sécurité du public et la protection de l’environnement.

L’intégration des obligations de l’Accord de garanties technologiques entre le Canada et les États-Unis au cadre réglementaire national permettrait de réduire davantage l’incertitude pour les exploitants et les alliés américains qui songent à recourir aux sites de lancement canadiens. Un ensemble de règles claires et prévisibles représente un outil de conformité, tout en signalant au marché que les choses sont prises au sérieux.

Rôle des pouvoirs publics dans la création du marché

Un marché de lancements spatiaux peut rarement voir le jour sans participation gouvernementale, laquelle s’avère souvent nécessaire pour établir la demande et réduire le risque pour les investisseurs privés. C’est d’ailleurs ce que démontre l’expérience internationale. Au Canada, la participation publique pourrait inclure la désignation de missions d’ancrage, par exemple les CubeSats pour observer la Terre par satellite, la recherche de voies de communication dans l’Arctique ou les charges utiles en microgravité, afin de maintenir une cadence prévisible de lancements.

L’intégration d’une capacité de lancement souveraine dans la prochaine mouture de la Stratégie spatiale pour le Canada permettrait d’aligner le cadre réglementaire sur les priorités nationales, dont les missions RADARSAT et les charges utiles lunaires. En instaurant des mécanismes de financement ciblés et en accordant des incitatifs rattachés à des jalons et des financements remboursables, le gouvernement pourrait aider les entreprises nationales à passer des essais suborbitaux aux capacités orbitales.

Partenariats internationaux et durabilité

La stratégie de lancement du Canada doit rester profondément enracinée dans la coopération internationale. Les partenariats établis dans le cadre des accords Artemis, ainsi qu’avec des agences comme la NASA, l’ESA et la JAXA, resteront essentiels à la réussite des missions. Pour éviter de dépendre entièrement de fournisseurs étrangers, le Canada doit avoir au moins un véhicule et un centre de lancement sous sa gouverne.

Par ailleurs, le concept de durabilité doit être intégré d’emblée aux projets spatiaux. Le respect des lignes directrices entourant la réduction des débris spatiaux du Comité des Nations Unies sur les utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique (COPUOS ou Committee on the Peaceful Uses of Outer Space) et de critères clairs pour éliminer les débris après une mission devraient être des conditions sine qua non pour obtenir une autorisation de lancement. Bref, l’accès à l’espace à long terme dépend de notre capacité à le conquérir de manière responsable dès à présent.

Éléments à retenir

  • Le Canada dispose des compétences techniques pour réaliser des activités de lancement, mais la mise en état réglementaire est une contrainte de taille à l’heure actuelle.
  • Les autorisations accordées au cas par cas ne favorisent pas le développement d’un marché commercial.
  • Un cadre d’octroi d’autorisations à deux volets, fondé sur les risques, pourrait faciliter à la fois l’innovation et l’efficacité des contrôles.
  • Les missions d’ancrage du gouvernement peuvent contribuer à garantir le niveau de demande souhaité par les investisseurs et les assureurs.
  • Les partenariats autochtones peuvent grandement faciliter la mise en place de futures infrastructures de lancement.

Le Canada a été l’un des premiers pays à concevoir et à fabriquer son propre satellite. Le lancement de Starsailor a démontré que l’innovation spatiale reste forte au pays, mais que les cadres visant à la soutenir sont désuets. Une capacité de lancement souveraine canadienne et viable sur le plan commercial n’est plus seulement un idéal à atteindre : c’est un objectif stratégique que les décideurs politiques, les chefs d’entreprise et les investisseurs doivent réaliser ensemble.

Le secteur spatial poursuit sa progression, et ce sont la croissance commerciale, les priorités gouvernementales et la gestion responsable des risques qui définiront les projets spatiaux de demain. Pour en savoir plus ou pour discuter de ces questions, veuillez communiquer avec l’auteur du présent article, James Buchan.