Cet article paraît dans notre guide Perspectives du secteur de la défense – 2026, qui explore les grandes tendances au sein des secteurs canadiens de l’aérospatiale et de la défense. Lisez notre analyse et téléchargez notre guide ici.

 

Contexte stratégique et géopolitique

Le retour du président Trump à la Maison-Blanche a ravivé les tensions au sein de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) sur le sujet de la répartition du fardeau financier de l’Alliance, celui-ci soutenant que les États-Unis assument une part disproportionnée des dépenses collectives en matière de défense. Récemment, l’Alliance a subi des pressions considérables dans la foulée de déclarations de l’administration américaine à propos d’une éventuelle annexion du Groenland, un territoire du Danemark (membre de l’OTAN), présentée sous l’angle de la sécurité nationale des États-Unis. Parallèlement, la guerre en Ukraine se poursuit, les conflits au Moyen-Orient continuent de soulever des inquiétudes quant à une éventuelle escalade régionale et le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD) suit de plus en plus fréquemment des ressources aériennes russes et chinoises actives dans la zone d’identification de défense aérienne (ADIZ) de l’Alaska.

Dans ce contexte de tensions géopolitiques accrues et de pressions croissantes sur l’ordre mondial fondé sur des règles, le Canada se retrouve dans une position intrinsèquement ambiguë. D’une part, il doit continuer de collaborer avec les États-Unis, son allié le plus proche et le plus important au sein de l’OTAN et du NORAD. D’autre part, il doit commencer à jeter les bases de solutions crédibles si Washington se retire de façon plus unilatérale des engagements collectifs à l’égard de la sécurité.

Ce double impératif se reflète dans le budget fédéral présenté en novembre 2025, le gouvernement Carney s’étant engagé à augmenter considérablement les dépenses en matière de défense. En effet, le Budget 2025 prévoit ainsi une somme de 81,8 G$ sur cinq ans pour réinvestir dans les Forces armées canadiennes en vue de les reconstruire, dont plus de 9 G$ en 2025-2026, comme l’avait annoncé le premier ministre en juin 2025[1]. En mars 2025, le Parlement européen a annoncé une augmentation de ses propres dépenses de défense, à hauteur de 800 G€ sur quatre ans, dans le cadre du plan Readiness 2030 (initialement ReArm Europe)[2]. Le 1er décembre 2025, le premier ministre Carney a annoncé la conclusion des négociations en vue de la participation du Canada à l’initiative Agir pour la sécurité en Europe (Security Action for Europe [SAFE]), un pilier clé du plan Préparation à l’horizon de 2030 (Readiness 2030) de l’Union européenne. Cette entente ouvre la voie à des milliards de dollars d’opportunités dans le domaine de la défense pour les entreprises canadiennes[3].

L’instrument SAFE de l’UE semble concrétiser les engagements politiques du Canada et d’autres membres de l’OTAN visant à accroître leur part des dépenses collectives en matière de défense. Compte tenu du discours prononcé par le premier ministre Carney à Davos le 20 janvier 2026[4], ce partenariat pourrait également permettre au Canada de diversifier ses relations en matière de défense, à l’exclusion des États-Unis. Le premier ministre Carney privilégie des mesures à « géométrie variable » pour bâtir « différentes coalitions pour différents enjeux, en fonction de valeurs et d’intérêts communs »[5], dans le but de renforcer l’intégration défense-industrie avec l’Europe.

L’instrument SAFE de l’UE : structure et opération

Contexte

Les États membres de l’UE ont approuvé un accord bilatéral avec le Canada en vertu des règles de SAFE. Le 1er décembre 2025, le Canada est ainsi devenu le premier pays non européen à se joindre à SAFE, une initiative de défense de 150 G€ qui aide les pays de l’UE à investir dans la production commune de matériel de défense et dans des capacités clés. Cet accord reflète l’objectif commun de l’UE et du Canada d’approfondir leur coopération en matière de sécurité et de défense, tel qu’énoncé dans le Partenariat de sécurité et de défense signé au sommet Canada-UE en juin 2025[6].

Le Conseil européen a insisté sur la nécessité pour l’Europe de devenir plus autonome sur le plan de la défense, de combler ses lacunes en matière de capacités et de renforcer son industrie de la défense afin de pouvoir réagir rapidement aux menaces. L’instrument SAFE constitue le premier volet du plan ReArm Europe/Readiness 2030 de l’UE. Parmi les autres mesures, on retrouve l’augmentation du financement de la défense nationale, l’assouplissement des instruments financiers de l’UE pour les investissements dans la défense, la mise à profit des fonds de la Banque européenne d’investissement et la mobilisation de capitaux privés. SAFE soutient également l’intégration de l’Ukraine dans l’industrie européenne de la défense, renforçant ainsi la capacité de défense collective. À la date butoir de novembre 2025, 19 pays avaient soumis leurs plans d’investissement en matière de défense nationale, qui sont actuellement examinés par la Commission européenne. Les règles de SAFE prévoient que l’UE peut conclure des accords avec des pays tiers, comme le Canada, afin d’élargir la participation à ses programmes de défense[7].

Détails de l’accord

L’instrument SAFE est doté de 150 G€ qui pourront se traduire en prêts aux États membres de l’UE – et aux partenaires admissibles, comme l’Islande, le Liechtenstein, la Norvège et l’Ukraine –, pour des investissements dans les capacités de défense et des achats militaires conjoints. Il soutient l’acquisition de produits de défense prioritaires qui se déclinent en deux catégories :

  • La catégorie 1 comprend les munitions et les missiles, les systèmes d’artillerie (y compris les capacités de frappe de précision), les capacités de combat au sol et leurs systèmes de soutien, les petits drones (catégorie 1 de l’OTAN) et les systèmes anti-drones connexes, la protection des infrastructures critiques, les capacités de cybersécurité, et la mobilité militaire, y compris la contre-mobilité[8].
  • La catégorie 2 couvre les systèmes plus avancés, comme la défense aérienne et antimissile, les capacités maritimes de surface et sous-marines, les drones de plus grande taille (catégories 2 et 3 de l’OTAN) et les systèmes anti-drones connexes, les moyens stratégiques comme le transport aérien stratégique, le ravitaillement en vol, les systèmes C4ISTAR, les actifs et les services spatiaux, la protection de l’espace, l’intelligence artificielle et les moyens de guerre électronique[9].

Dans les deux catégories, un maximum de 35 % des coûts des composants peut provenir de l’extérieur de l’UE, de l’EEE-AELE ou de l’Ukraine. Les projets de la catégorie 2 doivent respecter des règles plus strictes, dont la capacité des entrepreneurs de modifier les équipements sans restriction hors de l’UE[10]. Des exceptions peuvent être accordées au moyen d’accords avec des partenaires stratégiques, comme celui conclu avec le Canada, qui permet aux entreprises canadiennes de participer plus pleinement à l’initiative SAFE, sous réserve d’une contribution financière[11]. Ce partenariat devrait permettre aux entrepreneurs canadiens d’avoir de plus grandes possibilités de soumissionner pour des contrats découlant de SAFE, une étape importante pour l’industrie canadienne de la défense. Cette entente pourrait également entraîner des répercussions pour les entreprises européennes travaillant avec des fournisseurs canadiens, ainsi que les concurrents d’autres régions du monde.

Avantages pour le Canada

L’adhésion du Canada à l’instrument SAFE marque une étape stratégique importante. En effet, il s’agit de la première intégration d’un pays du G7 non européen dans l’architecture de financement de la défense de l’UE. Cet élargissement de la portée de SAFE au-delà de l’Europe suggère que la quête d’autonomie stratégique de l’UE n’est pas isolationniste et qu’elle repose sur l’interopérabilité industrielle, les achats partagés et des normes technologiques communes avec des démocraties aux vues similaires. Pour le Canada, l’instrument SAFE offre un moyen de diversifier ses liens en matière de défense au-delà des États-Unis, en donnant aux entreprises canadiennes l’accès à un marché européen de 150 G€, à des prêts de l’UE à faibles taux d’intérêts et à des occasions de participer à des acquisitions conjointes, tout en renforçant sa souveraineté industrielle et en respectant ses engagements envers l’OTAN d’une nouvelle façon.

L’intégration dans SAFE consolide le partenariat de longue date entre le Canada et l’UE dans les domaines de la sécurité et de la défense. En effet, depuis 2005, le Canada a conclu un accord-cadre de participation avec l’UE, ainsi qu’un accord sur la sécurité des informations, qui est en vigueur depuis 2018[12].

Le partenariat de sécurité et de défense entre l’UE et le Canada, conclu en juin 2025, prévoit aussi un soutien à long terme à l’Ukraine, notamment sous forme d’aide militaire, civile et policière, ainsi qu’une collaboration dans les domaines du maintien de la paix internationale, de la gestion des crises et de la prévention des conflits. Le partenariat priorise l’interopérabilité et la circulation sécuritaire du personnel, des équipements et des fournitures, tout en faisant progresser la sécurité maritime, la cyberdéfense, la lutte contre les menaces hybrides, la sûreté spatiale et le développement responsable des technologies émergentes et perturbatrices. Au-delà des préoccupations opérationnelles immédiates, l’UE et le Canada visent à renforcer la résilience de la société, à intégrer la perspective de genre dans tous les domaines de la sécurité et de la défense, et à s’attaquer au lien entre les changements climatiques, la sécurité humaine et la stabilité économique[13].

L’accord de coopération de 664,6 M$ conclu récemment entre le Canada et l’Agence spatiale européenne (ESA) renforce encore davantage le partenariat de sécurité et de défense en jetant les bases d’une stratégie industrielle de défense. Celle-ci comprend notamment des programmes visant à mettre au point des technologies et des capacités indispensables pour faire progresser la R-D dans des technologies spatiales civiles et militaires de fabrication canadienne. Le renforcement de la collaboration du Canada avec l’ESA permettra aux entreprises canadiennes de se positionner pour remporter des contrats à forte valeur ajoutée sur le marché spatial de l’Europe, et de collaborer avec des partenaires européens de premier plan.

Répercussions sur l’ordre mondial

L’UE et le Canada se sont engagés dans un partenariat global et multidimensionnel en matière de sécurité et de défense.

Ce qui se voulait au départ un mécanisme de financement technique est en voie de devenir la clé de voûte de la stratégie de défense européenne. Les récents développements – l’adhésion du Canada, le départ du Royaume-Uni et le fait que la Turquie ait raté la fenêtre d’adhésion – signalent que l’instrument SAFE est en pleine évolution et qu’il devient un outil géopolitique qui détermine qui peut s’aligner sur le noyau de défense de l’Europe et à quelles conditions. Ces événements mettent en lumière les tensions politiques, stratégiques et industrielles qui influenceront l’avenir de l’Europe et du Canada en matière de défense[14].

Sur le plan politique, l’intégration d’une grande économie du G7 renforce la crédibilité de SAFE et positionne l’instrument comme un modèle de coopération démocratique mondiale en matière de défense. Ce faisant, il est susceptible d’attirer d’autres partenaires, comme le Japon, l’Australie et la Corée du Sud, démontrant que l’autonomie stratégique européenne peut coexister avec de solides partenariats transatlantiques et mondiaux[15].



[1] Gouvernement du Canada, chapitre 4 du budget 2025 : Préserver la souveraineté et la sécurité du Canada, dernière modification le 4 novembre 2025.

[2] Parlement européen, Briefing ReArm Europe Plan/Readiness 2030, 4 mars 2025.

[3] Bureau du premier ministre du Canada, Le premier ministre Carney assure la participation du Canada à l’instrument SAFE de l’Union européenne, 1er décembre 2025.

[4] Bureau du premier ministre du Canada, version française du discours prononcé au World Economic Forum, Principes et pragmatisme : la voie que le Canada a choisie, Davos 2026, 20 janvier 2026.

[5] Bureau du premier ministre du Canada, version française du discours prononcé au World Economic Forum, Principes et pragmatisme : la voie que le Canada a choisie, Davos 2026, 20 janvier 2026.

[6] Bureau du premier ministre du Canada, Le Canada annonce un nouveau partenariat renforcé avec l’Union européenne, 23 juin 2025.

[7] Conseil européen, SAFE : les États membres approuvent un accord sur la participation du Canada, 19 décembre 2025.

[8] Commission européenne, SAFE | Security Action for Europe.

[9] Commission européenne, SAFE | Security Action for Europe.

[10] Commission européenne, SAFE | Security Action for Europe.

[11] Conseil européen, SAFE : les États membres approuvent un accord sur la participation du Canada, 19 décembre 2025.

[12] Affaires mondiales Canada, Partenariat de sécurité et de défense entre l’Union européenne et le Canada, dernière modification le 23 juin 2025.

[13] Affaires mondiales Canada, Partenariat de sécurité et de défense entre l’Union européenne et le Canada, dernière modification le 23 juin 2025.

[14] Transatlantic Task Force, SAFE Mechanism: Beyond the Horizon, Reshaping EU Defence Integration, 3 décembre 2025.

[15] Transatlantic Task Force, SAFE Mechanism: Beyond the Horizon, Reshaping EU Defence Integration, 3 décembre 2025.