Une vague d’opposition citoyenne déferle contre l’expansion rapide des infrastructures d’intelligence artificielle en Amérique du Nord. Selon les recherches du Data Center Watch, depuis 2023, des projets de centres de stockage de données d’IA ont été retardés voire bloqués, perturbant un investissement estimé à plus de 162 milliards de dollars, dont 98 milliards pour le seul deuxième trimestre de 2025[1].

Dans 28 États américains, au moins 142 groupes militants, parmi lesquels on retrouve des Républicains et des Démocrates, pointent du doigt les projets de centres de données à grande échelle (50 mégawatts et plus).

Aux États-Unis, la résistance citoyenne a vu le jour dans le comté de Loudoun, en Virginie du Nord : il abrite près de 200 centres de données d’IA alors qu’on y compte moins de 500 000 habitants. Rétrospectivement, cette localité est considérée comme étant le berceau de l’opposition aux centres de données aux États-Unis et pourrait bien être le premier signal d’alarme, le « canari dans la mine de charbon », d’une opposition grandissante aux centres de données d’IA dans le pays.

Face à leur prolifération au Canada, une vague récente de contestation observée à Hamilton laisse croire que c’est cette ville qui constituerait le principal foyer de l’opposition canadienne. Si les promoteurs et conseils municipaux locaux prennent ce signe avant-coureur au sérieux, ils pourraient éviter le soulèvement populaire qui s’opère au sud de la frontière.

Revendications des collectifs citoyens

Dans le contexte de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire, les collectifs citoyens s’opposent généralement aux centres de données en raison des trois enjeux suivants : la consommation d’eau, la hausse des coûts de l’électricité dans les régions avoisinantes, et les nuisances sonores.

À titre d’exemple, il n’est pas rare que des installations à très grande échelle nécessitent jusqu’à 5 millions de gallons d’eau par jour, soit la consommation quotidienne d’une petite municipalité[2]. En ce qui concerne l’électricité, une analyse de Bloomberg a révélé que les coûts de la consommation avaient augmenté de près de 267 % dans les zones à proximité des grappes de centres de données[3]. Quant aux émissions sonores, les niveaux de bruit élevés des ventilateurs de refroidissement et des génératrices auxiliaires au diesel sont généralement cités comme sources d’inquiétude.

Bien que ces enjeux soulèvent des préoccupations légitimes sur lesquelles il faut se pencher, il serait avisé de se demander si la résistance communautaire aux centres de données d’IA ne découle pas plutôt de craintes existentielles profondément ancrées quant aux impacts insoupçonnés de l’IA sur l’avenir de l’humanité que de la hausse des factures d’électricité. Après tout, les aménagements du territoire jugés contestables, mais néanmoins nécessaires, ne datent pas d’hier. Pourtant, rares sont les projets qui suscitent un tel tollé collectif.

Comment l’opposition communautaire se forme et s’intensifie

Aux États-Unis, la National Conference of State Legislatures (la Conférence nationale des législatures d’État) rapporte que les législateurs d’au moins 15 États ont examiné des projets de loi visant à imposer des moratoires et des interdictions catégoriques sur la construction de nouveaux centres de données[4].

Au Canada, les récentes levées de boucliers au conseil municipal et au Committee of Adjustment (Comité d’ajustement) de la ville de Hamilton laissent présager que les collectifs citoyens opposés au développement de centres de données d’IA sont en train de se mobiliser, emboîtant ainsi le pas à l’opposition observée chez nos voisins du Sud.

Au Comité d’ajustement, des centaines de personnes se sont rassemblées le 4 juin pour s’opposer à une requête visant à diviser une parcelle en deux, dont l’une pourrait servir à accueillir un centre de données d’IA. Bien que la requête réponde aux critères d’urbanisme requis du point de vue technique, elle a été rejetée à la demande de manifestants généralement opposés au concept même de ces installations.

Depuis, le promoteur a interjeté appel de ce refus devant le Tribunal ontarien de l’aménagement du territoire (TOAT), où la requête sera examinée par le tribunal provincial. La procédure d’appel peut s’avérer longue et coûteuse, et l’issue n’est garantie pour aucune des parties.

Peu après, le 24 juin, le Comité d’urbanisme de la Ville de Hamilton (composé de la plupart des conseillers municipaux) a voté en faveur d’une recommandation au conseil municipal d’adopter le tout premier règlement de contrôle provisoire au Canada visant les projets de centres de données.

Le conseil municipal rendra sa décision finale à ce sujet le 15 juillet et, s’il est adopté, le règlement municipal suspendrait la construction de tout projet de centre de données d’IA dans la ville pour une période initiale d’un an, et ce, afin de donner au personnel municipal le temps d’étudier comment le développement de ces centres devrait être réglementé à l’avenir. Cette interdiction pourrait être prolongée pour une période supplémentaire de 12 mois, à la discrétion du conseil municipal. Bien que le règlement municipal puisse faire l’objet d’un appel devant le TOAT, dans la pratique, le moratoire de 12 mois pourrait expirer avant qu’un appel sur le fond ne soit entendu et qu’une décision ne soit rendue par le Tribunal.

Une voie à suivre…

Pour prévenir l’émergence d’une opposition locale aux projets de construction de centres de données d’IA, les conseils municipaux peuvent — et devraient — prévoir, dans leur processus d’urbanisme, un mécanisme de consultation publique solide et transparent qui se déclencherait automatiquement dès qu’un promoteur entreprendrait une pré-consultation municipale. Plus cette consultation est amorcée tôt dans le processus, plus elle est susceptible d’être efficace.

Un mécanisme de consultation efficace et un solide plan de communication élaborés conjointement permettraient non seulement d’alléger la pression qui pèse sur les élus locaux et leur personnel, mais pourraient également aider les promoteurs à s’éviter des procédures d’appel coûteuses et chronophages qui risquent de prolonger de plusieurs années leurs projets de développement et, plus préoccupant encore, de les précariser.

Dans le contexte concurrentiel actuel, un dialogue approfondi avec les dirigeants locaux sur les tenants et les aboutissants d’un projet de développement d’un centre de données d’IA constitue une condition indispensable à sa réussite.

Si vous avez des questions concernant un tel projet au Canada, nous vous invitons à communiquer avec les auteurs et à consulter notre portail dédié aux centres de données.



[1] Data Center Watch, $162 Billion in Data Center Projects Delayed or Blocked (2e trimestre 2025); Energy Platform News (mai 2024-mars 2025).

[2] World Resources Institute, Data Centers and Water Stress (2024–2025); analyse de Bloomberg sur les coûts de l’électricité à proximité des centres de données.

[3] Hydro-Québec, citant Bloomberg, analyse des hausses des tarifs d’électricité à proximité des grappes de centres de données (2026).

[4] NCSL, Which States Are Banning Data Centers (2025-2026); bases de données de suivi législatif des États.