Le 5 mai 2026 à Calgary, Gowling WLG a tenu une table ronde sur l’essor des centres de données en Colombie-Britannique et en Alberta. L’événement, où ont été abordés des thèmes comme la sélection des sites, les stratégies de développement et la mobilisation de capitaux dans le marché canadien des centres de données, a réuni des experts de divers secteurs : production et distribution d’électricité, services publics, développeurs de centres de données et organismes de réglementation. Des équipes de Gowling WLG y ont également participé.

Les discussions ont porté sur les liens existants entre l’adoption de l’intelligence artificielle (IA), la production d’énergie, la participation des Nations autochtones, la protection des renseignements personnels, la souveraineté technologique canadienne et le développement des centres de données. Elles ont exploré comment ces interrelations se manifestent au Canada et à quel point les enjeux qui en découlent transforment l’économie canadienne. Elles ont non seulement mis en lumière les défis techniques et politiques à venir, mais surtout les débouchés prometteurs de ce secteur pour les économies des provinces qui misent sur l’entrepreneuriat.

Cet article s’appuie sur les observations et les thèmes issus de cette table ronde, qui s’est déroulée selon la règle de Chatham House : les observations et commentaires présentés ci-dessous reflètent donc les impressions des auteurs sur ces discussions animées et très instructives, et ne doivent pas être interprétés comme les points de vue officiels des personnes participant à l’événement.

En Alberta, apportez votre propre électricité

La discussion a souligné les défis particuliers auxquels sont confrontés les développeurs de centres de données dans les provinces précitées. En Alberta, par exemple, le tout fonctionne selon le principe « Apportez votre propre électricité » (bring your own power ou BYOP), car le raccordement au réseau provincial reste difficile pour des raisons structurelles et réglementaires. En effet, le marché de l’électricité n’y a pas fait l’objet de réformes substantielles depuis sa création en 2002, et bien que le moratoire provincial sur le développement de l’énergie renouvelable y ait été levé, l’incertitude quant aux politiques futures en la matière continue de freiner de tels projets.

Ce faisant, de plus en plus de développeurs de centres de données prennent en charge leur propre approvisionnement et se tournent vers la production sur site d’électricité au gaz naturel (derrière le compteur), afin de respecter les échéanciers des projets et de garder le contrôle sur les coûts énergétiques. L’approche à « actifs réduits », qui consiste à réduire les risques liés à un site et à s’assurer qu’un développeur dispose d’un utilisateur final avant le déploiement de capitaux importants, a été mise de l’avant comme modèle à privilégier pour atténuer les risques et attirer des investissements dans un tel environnement.

Comparativement aux marchés américains traditionnellement actifs comme le Texas, le prix du gaz naturel est compétitif en Alberta, mais la province doit composer avec un prix du carbone instable qui pourrait éroder cet avantage en matière de coûts. Fait intéressant : assez peu de projets de centres de données sont actuellement en construction en Alberta.

Des ressources partagées en Colombie-Britannique

En Colombie-Britannique, les défis ne portent pas tant sur l’approvisionnement énergétique que sur la réglementation de son accès. En effet, en vertu du projet de loi 31, récemment adopté, et de la Loi modifiant les lois sur l’énergie (Energy Statutes Amendment Act), l’accès à l’électricité pour les grands centres de données est passé d’un processus d’interconnexion essentiellement administratif à une question plus stratégique d’attribution et de politiques publiques.

Auparavant, les développeurs pouvaient partir du principe que la société d’État provinciale, BC Hydro, répondrait à leur demande si la capacité de transport existait et si le projet était viable sur le plan économique. Or, dans le cas de projets d’envergure, ils se retrouvent désormais en concurrence pour l’attribution d’électricité, et doivent potentiellement soumissionner pour obtenir celle-ci en vertu d’un mécanisme provincial, avec la possibilité de payer davantage ou de voir leur approvisionnement réduit. La dépendance de la Colombie-Britannique envers un seul fournisseur (BC Hydro), les longs délais d’attribution de l’électricité, la concurrence des secteurs du gaz naturel et des mines et les cadres politiques qui ne considèrent pas les centres de données comme des infrastructures stratégiques ne font qu’aggraver ces difficultés.

L’une des solutions qui commence à poindre pour surmonter ces obstacles est un modèle de développement axé sur l’infrastructure, caractérisé par un déploiement par étapes et par des sources d’énergie diversifiées – gaz naturel comme puissance de base, intégration hydroélectrique, géothermie, éolien et stockage par batterie –, et complété par des plateformes d’infrastructures partagées conçues pour soutenir plusieurs propriétaires de centres de données.

Dans les deux provinces, l’accès à l’équipement, en particulier aux turbines, a été défini comme un goulot d’étranglement important : les temps d’attente pour les groupes électrogènes s’étendent désormais jusqu’à six ans, si bien qu’un marché secondaire émerge pour obtenir une place dans la file d’attente. Le Canada devient une destination de choix pour les investissements nationaux et internationaux dans les centres de données, les groupes de l’Asie-Pacifique cherchant à desservir le marché des États-Unis à partir du sol canadien.

Cependant, une grande partie de la communauté des investisseurs canadiens continue de considérer les centres de données comme des actifs spécialisés, plutôt que comme une infrastructure de base. Si les capitaux nationaux n’augmentent pas, le Canada risque de céder la propriété à long terme d’infrastructures numériques essentielles.

L’évolution des modèles de participation des Nations autochtones

Les discussions ont également porté sur l’intérêt croissant des communautés autochtones pour les projets de centres de données, ainsi que sur l’importance de leur participation significative au capital. Les Premières Nations manifestent un enthousiasme considérable pour ces projets d’infrastructures, mais les panélistes ont souligné que les attentes en matière de rendement sont parfois irréalistes. Une participation significative des Autochtones au capital nécessite une communication claire quant aux attentes des partenaires, tant en matière d’implication dans la gouvernance que de rendements financiers.

Par ailleurs, les structures de gouvernance autochtones soulèvent des enjeux particuliers pour les engagements à long terme en matière d’infrastructures. En effet, les cycles électoraux sont plus courts dans de nombreuses communautés autochtones, et plusieurs d’entre elles ne sont pas friandes de l’endettement, si bien qu’un engagement dans des projets s’étalant sur plusieurs décennies peut s’avérer difficile. Les développeurs ont été encouragés à structurer des ententes qui tiennent compte de ces réalités, et qui reconnaissent que les chefs de communautés autochtones doivent justifier leurs décisions auprès de leurs membres. Les différences, notamment réglementaires, entre le développement sur des terres de réserves de Premières Nations et sur des terres hors réserve appartenant aux Premières Nations peuvent également mener à des modèles de participation particuliers, selon l’emplacement du projet.

La confiance et l’établissement de relations ont été cités à maintes reprises comme étant des éléments essentiels au financement de projets par les Autochtones. En effet, faire affaire avec des communautés autochtones diffère de façon importante de la collaboration avec d’autres parties prenantes commerciales, notamment en ce qui concerne les questions de confidentialité, la sensibilité entourant les échéanciers serrés et le besoin de formation et de sensibilisation tout au long du processus. Les entreprises partenaires qui ne tiennent pas compte de ces particularités se heurtent souvent à des écueils courants qui pourraient être évités en faisant preuve de patience et en se préparant de manière adéquate en amont.

L’implication de l’État

En matière de financement, les sociétés d’État provinciales, comme l’Alberta Indigenous Opportunities Corporation (AIOC), jouent un rôle important pour faciliter l’investissement et la participation au capital des Autochtones dans des projets d’envergure.

Une approche consiste à aider les Premières Nations à planifier un investissement par séries de versements, ce qui leur permet de participer à un projet tout en gérant leur exposition au risque. Cependant, des défis subsistent lors du développement des phases initiales des nouveaux projets.

En effet, les programmes de garantie sont généralement conçus comme des outils pour les dernières étapes, si bien qu’il existe toujours des lacunes structurelles pour couvrir les risques associés aux phases initiales, ce qui peut rendre difficile la participation des communautés autochtones dès les premières étapes d’un projet. Par conséquent, un investissement autochtone significatif dans le cadre de l’élan actuel en vue du développement de centres de données nécessitera souvent le soutien d’entreprises partenaires et de solutions créatives en matière de structure, afin de réduire d’emblée et au minimum, les risques liés à l’investissement en capitaux propres des Autochtones.

Au moment de la décision d’investissement finale, la structure de capital des projets impliquant des Autochtones comprend généralement une combinaison de subventions et de prêts garantis, en plus du financement conventionnel. Il importe donc de bien comprendre comment ces éléments sont pris en compte dans le financement autochtone pour structurer des ententes susceptibles d’assurer une participation significative de la communauté.

Les prochaines étapes

Un consensus s’est dégagé de la discussion : le principal obstacle à l’avancement des projets de centres de données au Canada réside dans l’absence d’une stratégie d’infrastructure coordonnée qui permettrait de synchroniser l’alimentation électrique, le transport d’électricité, l’accès à la fibre optique, l’obtention des permis et les investissements, le tout au diapason de l’économie à l’ère de l’IA.

Si vous avez des questions au sujet d’une facette donnée d’un projet de centre de données, communiquez avec les auteurs ou consultez notre portail dédié à ce sujet pour en savoir plus.